Introduction
G. Barlovatz-Meimon
P. Selek
J.-F. Bayart
G. Geréby
B. Lacroix
L. Larqué
K. Postel-Vinay
G. Noiriel
D. Gaxie
A. Garrigou
A. Brahic
Conclusion
C. A. Dini - F. Neyrat
Photo : C. Kovacshazy, G. Geréby, P. Selek, J.-F. Bayart, B. Lacroix, L. Larqué
Aperçu de la journée de lancement de CSF du 25 février 2011 à l'Assemblée nationale :
Le colloque inaugural de Chercheurs Sans Frontières (CSF-Free Science), qui s’est tenu à l’Assemblée Nationale le 25 février 2011, a réuni des scientifiques européens soucieux de défendre la cause de la recherche autour de chercheurs menacés personnellement et d'universitaires alertés par l’ampleur, très générale, du problème.
Notre invitée d’honneur était Pɩnar Selek, sociologue turque ayant le redoutable privilège d’être la cible la plus ancienne et la plus violemment attaquée, en l'occurrence par les autorités de son pays.
Après l’allocution de bienvenue de la coprésidente de CSF-Free Science, Georgia Barlovatz-Meimon, professeure de biologie moléculaire à l’Université Paris Est-Créteil, qui a rappelé les missions de l’association, Pɩnar Selek a accepté de se remémorer le douloureux souvenir de ses épreuves, depuis la prison et la torture jusqu’au harcèlement judiciaire dont elle est aujourd'hui toujours l’objet. Sa troisième relaxe par le tribunal d’Istanbul, le 9 février dernier, a été saluée comme une victoire. Même si le procureur a aussitôt déposé un nouvel appel. Dans cette affaire, où le ridicule le dispute à la brutalité, les applaudissements appuyés de la salle ont salué le courage de Pɩnar Selek et démontré, une nouvelle fois, que le soutien de la communauté scientifique internationale lui était acquis. La lutte continue.
Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS (CERI-Sciences-Po), spécialiste de l’Afrique, a dressé un inventaire des types de menace qui pèsent aujourd'hui sur la liberté de la recherche : répression policière, “maccarthisme” rampant, cloisonnement bureaucratique (pour l'obtention de visas, par exemple), judiciarisation, normes du “new public management”… En aidant à mieux comprendre les menaces croissantes auxquelles nous sommes confrontés, sa plaidoirie implacable a conclu à la nécessaire existence de CSF.
Deuxième “cas”, le philosophe médiéviste hongrois György Geréby, professeur à la Central European University de Budapest, a rendu compte de la récente mésaventure de cinq universitaires philosophes de son pays assignés en justice par le gouvernement de Viktor Orbán pour faits de corruption. Il s’est d’abord étonné de cette situation, avouant qu’il n’aurait jamais cru que l’on s’en prendrait un jour à un philosophe, de surcroît médiéviste ! Il s’est, ensuite, fait analyste politique pour dévoiler les véritables raisons d’un procès politique.
Bernard Lacroix, professeur de science politique à l’Université Paris Ouest-Nanterre La Défense et membre de l'Institut universitaire de France, a, quant à lui, et dans la continuité de l’esprit de la conférence, fait l'éloge des sciences sociales, de la vertu de ces sciences aperçues souvent comme “inutiles”, insistant sur leurs capacités à dévoiler « ce que nous ne voyons pas », l’analyse sociale révélant les rapports de pouvoir tout en rendant explicite l’inconscient de ceux qui sont portés à ignorer ces mécanismes, à demeurer prisonniers de leurs façons de voir, ou de leurs cécités.
Pour sa part, et fort à propos, Lionel Larqué, coorganisateur du Forum Mondial Science et Démocratie, membre du Groupe 38 et responsable du département interculturel du réseau des Petits Débrouillards, a insisté sur l’urgente nécessité d’ouvrir la science à la société civile. Rappelant l’échec du mouvement des chercheurs français de 2009 qui, pour s’être coupé de l’opinion publique, a perdu le pari de la mobilisation, il a posé une équation simple : Free Science = Open Science !
Après Cécile Kovacshazy (maître de conférences en littérature comparée à l’Université de Limoges) et Julien Fretel (professeur de science politique à l’Université de Picardie-Jules Verne), qui ont animé la première session, Sabine Rozier (maître de conférences en science politique à l’Université Picardie-Jules Verne) et Claire Le Strat (politiste à Paris Ouest-Nanterre La Défense et secrétaire générale de CSF) ont rappelé le souci de développer les relations de CSF avec des associations poursuivant des objectifs proches, avant d’ouvrir la deuxième partie de la réunion.
Photo : D. Gaxie, G. Noiriel, K. Postel-Vinay, A. Garrigou, C. Le Strat, S. Rozier
Karoline Postel-Vinay, chercheuse au Centre d’Etudes et de Relations Internationales (Sciences-Po) et spécialiste du Japon, a fait le récit atterrant de la guerre que lui a déclarée la fondation japonaise d’extrême-droite Sasakawa. Un curieux développement de la guerre du Pacifique sur le territoire français en 2009-2010, à l'occasion de la célébration de la diplomatie franco-nippone. Avec une centaine de collègues, elle avait publié en décembre 2008 une protestation contre le partenariat du ministère français des Affaires Etrangères et la fondation Sasakawa. Cette dernière, en effet, créée et financée par le criminel de guerre Sasakawa, politicien d’extrême-droite et proche des Yakusa (membres de la mafia japonaise). L’assistance a été stupéfaite de (re)découvrir le pouvoir corrupteur de l’argent en apprenant que des responsables d’institutions culturelles françaises ont publiquement soutenu la fondation Sasakawa en échange de libéralités. Si la justice a finalement donné raison à Karoline Postel-Vinay, des tracts d’origine inconnue annonçant sa condamnation par le tribunal n’en étaient pas moins déposés dans les boîtes à lettres de ses collègues. Mensonge également publié et relayé par le site de la fondation Sasakawa.
Pour ponctuer et rebondir sur cette affaire historico-politique, l’intervention de l’historien Gérard Noiriel, directeur d’études à l’EHESS, a opportunément rappelé les combats que les historiens ont menés contre les tentatives législatives pour dicter aux chercheurs leurs programmes de recherche, évoquant notamment la tentative d’imposer aux enseignants l’obligation de présenter les aspects positifs de la colonisation. Membre co-fondateur du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l'Histoire (CVUH), il a encore évoqué la tentation politique persistante d’imposer les préoccupations de l’histoire mémorielle aux historiens.
Daniel Gaxie, professeur de science politique à l’Université Paris-Panthéon-Sorbonne, a expliqué que la question de la liberté de la recherche n’est pas uniquement liée à la nature des régimes politiques. En effet, si l’enjeu principal de CSF est bien la lutte contre les répressions physiques, judiciaires, financières, professionnelles…, il importe également de lutter contre les formes les plus euphémisées de la répression, particulièrement insidieuses, et de s’organiser pour les contrecarrer.
Dernier cas évoqué, Alain Garrigou, professeur de science politique à Paris Ouest-Nanterre La Défense, et coprésident de CSF, a conté l’histoire inhabituelle d’un universitaire assigné en justice pour diffamation publique par un conseiller du président de la République française… donc par le président de la République lui-même. Alain Garrigou a témoigné comme victime d’un SLAPP (en anglais Strategic Lawsuit Against Public Participation), autrement dit une poursuite-bâillon. Le procès gagné rassure, un peu, les chercheurs français, et plus largement, car la décision de justice rendue la semaine dernière par le TGI de Paris est susceptible de faire jurisprudence. Dans certaines conditions de preuve, de compétence et de contexte polémique, la diffamation peut être de bonne foi.
André Brahic, astrophysicien au CEA et professeur à l’Université Paris-Diderot a apporté le soutien d’un chercheur des « sciences chères » au projet de CSF. Astronome, il a évoqué avec humour le temps où son métier, autrement dangereux, était passible de mort, comme l’attestent les destins d’un Giordano Bruno ou d’un Galilée. Nul n’est aujourd’hui suffisamment à l’abri, même dans une discipline réputée « sérieuse », pour ignorer que l’invention scientifique est impossible sans la liberté des scientifiques.
Pour conclure cette première rencontre publique, Cassim Ahmed Dini, responsable CSF pour l’Afrique subsaharienne, a rendu compte de sa participation au dernier Forum Mondial Science et Démocratie de Dakar et s’est fait l’écho de la solidarité des chercheurs africains avec la mission de CSF : si leurs homologues européens renoncent et déposent leur esprit critique comme d’autres leurs armes, ils seront, eux, dans une situation plus dramatique encore.
Enfin, Frédéric Neyrat, maître de conférences en sociologie à l’Université de Limoges, a souligné l’exigence de solidarité en action en rendant compte du procès de Pɩnar Selek à Istanbul où il représentait CSF avec Cécile Kovacshazy. Il a appelé l’assistance à participer à l’action de Chercheurs Sans Frontières-Free Science qui, au terme de cette rencontre, est apparue plus utile et nécessaire que jamais.
CSF - Free Science - Colloque Inaugural - Introduction G. Barlovatz-Meimon from CSF - Free Science on Vimeo.